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En pleine crise politique, Jérusalem s’embrase

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En pleine crise politique, Jérusalem s’embrase

Lundi, la célébration par Israël de la « réunification » de la ville s’est muée en jour de résistance palestinienne. Selon le Croissant-Rouge palestinien, plus de 305 personnes ont été blessées.

Par Louis Imbert (Jérusalem, correspondant)

10 octobre 2021

C’est un échec pour les autorités israéliennes. En ce « jour de Jérusalem », date commémorative de la conquête et de l’annexion de la part orientale de la ville à la faveur de la guerre de 1967, Israël devait célébrer la « réunification » de la cité sainte. Ce terme s’est vidé de tout sens lundi matin. C’est une journée de résistance palestinienne qui s’est ouverte. En évacuant manu militari l’esplanade des Mosquées, le cœur vivant de la cité musulmane, les autorités israéliennes reconnaissent de facto que l’Est de la ligne verte demeure une ville palestinienne.

Des milliers de Palestiniens ont passé la nuit dans le sanctuaire d’Al-Aqsa, certains accumulant des tas de pierres en prévision de cette journée. A six heures et demie, peu avant l’ouverture des portes, la police a annoncé que les juifs ne seraient pas autorisés à s’y rendre aujourd’hui. Des militants juifs entendaient y prier, en violation du statu quo en vigueur. Durant le week-end, tardivement, Washington, les Nations unies, la Jordanie, gardienne des lieux saints, mais aussi des monarchies arabes, le Qatar et le nouvel allié émirati, ont fait pression sur Israël, pour qu’il tempère ses opérations policières.

Sur les vidéos amateurs diffusées en temps réel depuis l’esplanade, des policiers en tenue antiémeute se serrent derrière des rangs de boucliers pour progresser sur les dalles, jonchées de milliers de pierres. Un feu continu de grenades assourdissantes explose sur les tapis à l’intérieur même de la mosquée Al-Aqsa, où de jeunes gens tentent de repousser les policiers, à la porte, à coups de pierres. D’autres explosent dans la partie réservée aux femmes, suscitant des cris de peur. Peu après, la mosquée paraît vidée. L’essentiel des heurts se concentre à l’extérieur, où les forces israéliennes repoussent les Palestiniens vers les portes du Nord du site. Le Croissant-Rouge palestinien évacue des blessés avec peine.

Vers 9 h 30, ces affrontements se réduisent, la plupart des Palestiniens semblent avoir été évacués de l’enceinte. De petits groupes se tiennent les mains levées, dos au mur. D’autres mènent encore des chassés-croisés avec des unités de la police, montées sur la plate-forme qui entoure le dôme du rocher.

Pendant ce temps, depuis le matin, des milliers de juifs maintiennent une prière ininterrompue au pied du mur des Lamentations, dernier vestige du Temple. Le député suprémaciste juif Itamar Ben Gvir se fait applaudir par de jeunes colons en affirmant que « quiconque abandonne le mont du Temple ne vaut rien ».

Selon l’armée, le Hamas cherche à exploiter les tensions à Jérusalem, après le report fin avril par le président Abbas, des premières élections législatives et présidentielles prévues depuis quinze ans dans les territoires. Le Hamas avait enjoint ses partisans de demeurer à Al-Aqsa jusqu’à la fin du ramadan, prévue jeudi. Des slogans en sa faveur ont été puissamment scandés sur l’esplanade des Mosquées vendredi soir.

Le gouvernement n’a produit qu’une parole officielle tardive. Le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, dont le procès pour corruption se poursuivait lundi, n’a pas intérêt à une escalade incontrôlée. Mais ces tensions perturbent les négociations menées par l’opposition pour former une coalition d’alternance, après quatre législatives non concluantes en deux ans (les dernières en mars).

M. Nétanyahou a affiché sa fermeté, en rappelant aux « meilleurs amis d’Israël » à l’étranger que « Jérusalem est notre capitale, et nous continuerons d’y bâtir ! » Ce faisant, il retire de l’air à son rival d’extrême droite, Naftali Bennett, qui pourrait prendre dans les prochains jours la tête de cette coalition d’opposition en gestation. Le premier ministre contraint aussi ses rivaux du centre à s’aligner en soutenant sans réserve la police. Il contribue enfin à braquer les partis arabes israéliens, dont l’appui est indispensable à l’opposition.

Quelle que soit la part d’intention, demeure un fait : un vide dangereux s’est creusé à la tête de l’Etat israélien.

Le gouvernement de M. Nétanyahou n’est plus qu’un organe de transition en sursis, qui se réunit fort peu, aux multiples chaises vides, et qui dépend d’alliés d’extrême droite de plus en plus présents.